Avant que la peur ne s’installe : comprendre et utiliser la peur face aux catastrophes

octobre 15, 2025

« La peur bien comprise est la première forme d’intelligence. »

La peur est une compagne paradoxale : elle peut sauver ou paralyser.


Lorsqu’une catastrophe survient — qu’elle soit climatique, technologique ou naturelle — les réactions de peur, de panique ou de préparation apparaissent souvent après que le danger se soit matérialisé. Pourtant, bien comprise, la peur peut devenir un levier d’anticipation, de planification et de résilience.

Au Québec, l’augmentation de la fréquence des inondations, des feux de forêt, des tempêtes et des pannes électriques montre qu’il est urgent d’agir avant que la peur ne s’installe.
Cet article explore les mécanismes psychologiques qui retardent la peur, la façon dont elle se propage collectivement, et comment la transformer en action concrète et citoyenne.

1. La peur : entre signal vital et inertie psychologique

1.1. Un réflexe de survie

La peur est avant tout un mécanisme biologique de survie.
Elle active le système nerveux, libère de l’adrénaline et mobilise notre vigilance. C’est une réponse adaptative qui nous a permis, depuis toujours, de fuir, de combattre ou de survivre face aux menaces immédiates.

Mais les catastrophes modernes sont différentes : elles sont souvent progressives, invisibles ou abstraites.
Un glissement de terrain, une crue lente, une pandémie, un verglas prolongé — ces phénomènes ne déclenchent pas notre alarme interne à temps. Résultat : nous n’avons pas peur quand il le faudrait.

1.2. La perception du risque : entre émotion et rationalité

La peur ne dépend pas seulement de la réalité d’un danger, mais de la manière dont nous le percevons.
Selon Paul Slovic (2015), cette perception est largement émotionnelle : nous jugeons un risque selon le ressenti qu’il provoque, et non selon sa probabilité réelle.

Plusieurs facteurs influencent cette perception :

  • L’émotion immédiate (heuristique d’affect) : si un événement évoque des images effrayantes, nous en surestimons le risque.

  • L’expérience personnelle : ceux qui ont déjà vécu une inondation ou une panne prolongée réagissent plus tôt.

  • Le contexte social : les médias, les réseaux et les autorités façonnent la perception collective du danger (Reynolds & Seeger, 2016).

À cela s’ajoutent des biais cognitifs bien connus :

  • Biais de normalité : “Ça n’arrivera pas ici.”

  • Illusion de contrôle : “Je saurai quoi faire.”

  • Optimisme irréaliste : “Les autres seront touchés avant moi.”

  • Biais de disponibilité : nous jugeons la probabilité d’un risque selon la facilité de nous souvenir d’un événement similaire.

Ces mécanismes expliquent pourquoi tant de citoyens ignorent les alertes ou tardent à se préparer, même lorsqu’ils vivent dans des zones à risque.

2. Le seuil de peur : quand le danger devient tangible

La peur se déclenche rarement de façon anticipée.
Elle émerge lorsqu’un seuil de perception est franchi — le moment où la menace devient concrète et visible : une alarme qui retentit, une sirène, une panne, une rivière qui déborde.

Ce seuil dépend de trois facteurs :

  • la proximité géographique (le danger “près de chez soi”),

  • la proximité temporelle (le danger “demain matin”),

  • et la proximité émotionnelle (quand une personne connue est touchée).

C’est à ce moment que la peur cesse d’être théorique et devient motrice.
Mais cette réaction tardive réduit notre marge d’action.

2.1. Le modèle de Witte : peur et efficacité perçue

Le modèle du processus parallèle étendu (EPPM) (Witte, 1992) explique que la peur n’entraîne l’action que si la personne croit pouvoir agir efficacement.
Si la menace est jugée grave mais que l’individu se sent impuissant, il adopte un mécanisme d’évitement (minimisation, déni).
À l’inverse, si la menace est crédible et les solutions accessibles, la peur devient un levier comportemental positif.

👉 En clair : la peur utile est celle qui mène à l’action.

3. La peur collective : contagion, amplification et polarisation

La peur ne se vit pas seul. Elle se diffuse comme une onde, à travers les conversations, les réseaux, les images.
Ce phénomène, appelé amplification sociale du risque (Del Vicario et al., 2015), se manifeste dès qu’un groupe perçoit qu’un danger se rapproche.

  • Les médias peuvent amplifier le sentiment d’urgence en diffusant des images spectaculaires.

  • À l’inverse, des messages trop rassurants peuvent atténuer le risque et créer une fausse sécurité.

En situation de crise, cette dynamique entraîne souvent une polarisation :
certains nient le danger, d’autres paniquent. Cette dualité complique la communication de crise et la coordination citoyenne.

4. Transformer la peur en action

4.1. Instaurer une culture de préparation citoyenne

Une société résiliente n’est pas celle qui n’a pas peur, mais celle qui sait utiliser la peur pour agir.
Instaurer une culture de préparation citoyenne consiste à normaliser l’idée que chacun doit se préparer à l’avance : plan familial, trousse d’urgence, communication communautaire.

Les études démontrent qu’une population habituée à se préparer réagit mieux et récupère plus rapidement (Lindsay et al., 2021).

4.2. Les leviers psychosociaux de l’action

Plusieurs variables favorisent le passage de la peur à l’action (Bandura, 1982 ; Yang et al., 2025) :

  • Le sentiment d’efficacité personnelle (self-efficacy) : croire que ses gestes comptent.

  • Le soutien social : famille, amis, communauté.

  • L’expérience passée : avoir déjà fait face à une crise.

  • La clarté de l’information : messages simples, concrets et cohérents.

Les approches de communication fondées sur l’autonomisation (empowerment) sont les plus efficaces : elles valorisent la compétence citoyenne plutôt que la peur brute.

5. Exemples concrets : quand la peur fait agir

5.1. Inondations au Québec (2019–2023)

Les municipalités ayant subi plusieurs épisodes successifs ont observé une amélioration des comportements préventifs. L’expérience a modifié la perception du risque et réduit le délai d’action.

5.2. Tempêtes hivernales et verglas

Chaque hiver, on constate un pic d’achats de génératrices, lampes, radios et provisions après les premières pannes — signe que la peur se déclenche au contact de la réalité.

5.3. Pandémie de COVID-19

Au début, le risque semblait lointain. Ce n’est que lorsque les hôpitaux se sont saturés que la peur a généré des comportements massifs : réserves, confinement, télétravail.
La distance psychologique s’est brusquement effondrée.

6. De la peur à la résilience : plan d’action citoyen

Transformer la peur en réflexe d’anticipation, c’est passer à l’action dès maintenant :

  1. Identifier les risques locaux : inondation, feu de forêt, verglas, panne électrique.

  2. Évaluer ses vulnérabilités : logement, énergie, santé, dépendances technologiques.

  3. Constituer une trousse 72 heures adaptée à son foyer.

  4. Élaborer un plan familial (évacuation, contacts, points de rassemblement).

  5. Simuler des scénarios : pratiquer pour réduire le stress en situation réelle.

  6. Renforcer la préparation psychologique : apprendre à gérer l’incertitude et le stress.

  7. Partager et former : sensibiliser son entourage et participer aux initiatives locales.

Conclusion

La peur n’est pas une faiblesse.
C’est une alarme naturelle, une intelligence émotionnelle qui nous pousse à agir.
Mais sans cadre, elle devient panique.
Notre mission, comme citoyens et comme collectivité, est d’en faire un moteur de préparation, de solidarité et de lucidité.

Ne laissez pas la peur venir de l’extérieur : faites-en un réflexe intérieur.

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Références

Bandura, A. (1982). Self-efficacy mechanism in human agency. American Psychologist, 37(2), 122–147.
Del Vicario, M., et al. (2015). The spreading of misinformation online. PNAS, 113(3), 554–559.
Lindsay, B., et al. (2021). Community resilience and preparedness culture. International Journal of Disaster Risk Reduction, 59.
Reynolds, B., & Seeger, M. (2016). Crisis and emergency risk communication. Journal of Health Communication, 21(1), 23–28.
Slovic, P., Finucane, M., Peters, E., & MacGregor, D. (2015). The affect heuristic. Risk Analysis, 35(2), 1–13.
Witte, K. (1992). Putting the fear back into fear appeals. Communication Monographs, 59(4), 329–349.
Yang, L., et al. (2025). Resilience, coping and disaster preparedness in households. BMC Public Health, 25, 21361.
Zhou, L., Li, N., & Wu, J. (2020). Disaster experience and household preparedness. Sustainability, 12(21), 9121.


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